23/09/2008

Chomsky et les oligarques

Chomsky affirme que les Etats-Unis sont dirigés par une oligarchie cohérente et solidaire aussi bien représentée chez les Démocrates que chez les Républicains.

Cette affirmation pourrait facilement être taxée de poujadisme ou de populisme gauchiste rampant.
Les évènements récents lui donnent pourtant de solides arguments pour poursuivre son discours iconoclaste. C'est du moins en ce sens que nous allons argumenter en traitant des solutions apportées à la banqueroute complète de la finance américaine.

Au préalable, on doit noter que la machine médiatique économique s'est emballée de façon grotesque lorsque ce plan a été annoncé. Au lâche soulagement qui a accompagné la remontée de cours désormais subventionnés s'est ajouté très vite la volonté de légitimer un plan financier dont l'élément essentiel est la mise en coupe réglée des ressources de l'Etat américain pour les années à venir. Certains évaluent d'ores et déjà le déficit de cette année à plus de 6% de PIB, nous aurions tendance à penser que la note sera beaucoup plus lourde.
Or, l'argument de M. Paulson pour justifier le braquage du siècle est que les américains profiterons in fine de cette opération alors que, sans infusions, ils auraient durement souffert. De quelle Amérique parle-t-il ? Quelles conséquences vise-t-il plus particulièrement ? Les effets d'un tel effondrement auraient-elles été aussi catastrophiques qu'il le prétend ?


Nous avons la prétention d affirmer que non.

Laisser faire le marché n'aurait pas été une mauvaise chose. La déflation massive du prix des actifs, due à la destruction de masse monétaire, aurait rendu aux classes dominées de la société américaine un pouvoir d'achat qui leur est refusé de plus en plus à mesure qu une société de rente se met en place. Le processus de « gentrification » de la société américaine a un coût social phénoménal. En garantissant le taux de retour de certains produits financiers, l'Etat garantit en réalité le niveau de vie et l'existence sociale des rentiers du BabyBoom et ce revenu garanti est financé par le reste de la population, directement ou indirectement.
Certes, le chômage serait monté rapidement mais ceux qui seraient restés en poste auraient vu leur pouvoir d'achat augmenter en flèche, sans parler de la possibilité de profiter de taux d' intérêts élevés pour l épargne.
Autrement dit, plutôt qu'à un effondrement économique, nous aurions assisté à une gigantesque redistribution des cartes, probablement vivifiante pour ce jeune pays vieilli prématurément.
Et, nous avons la tentation de le penser, ce shake-up aurait été favorable à la « working class » en général, une fois passé le souffle dévastateur de la banqueroute, autrement dit le krach aurait été profitable à une majorité des américains contrairement à ce que Paulson prétend..

La crise de 29 a été providentielle à bien des égards

Contrairement à ce que l'on peut lire partout, les effets de la crise de 29 sont loin d'avoir été catastrophiques. Les paysans ruinés sont allés renforcer de force les rangs de la population urbaine, nul doute que leurs bras ont été mieux utilisés là, le secteur bancaire a été restructuré et concentré, les compagnies automobiles aussi, une vague d'investissements sans précédent a été lancée. La baisse du prix des actifs a rendu la consommation et l' investissement moins coûteux, qu il s'agisse de la baisse des prix alimentaires ou, à l'époque déjà, du pétrole. A peine huit ans après la fin de la tourmente, l'économie américaine avait renforcé considérablement sa position dominante sur le monde et s'apprêtait à être l'arsenal des démocraties. Les crises économiques font monter la productivité, forcent des orientations de la main d œuvre qui n'auraient pas eu lieu autrement et poussent les élites déclinantes dans l'ornière. En un mot, elles sont le creuset des booms. Ce sont des périodes d opportunités sociales et politiques inédites, les risques d une situation de crise ne sont pas économiques, à moyen terme, ils sont surtout politiques comme l'histoire de l Europe entre les deux guerres l'a démontré. Que le lecteur comprenne bien que nous ne confondons pas la crise qui dure depuis vingt ans en occident avec un tel évènement qui, par sa nature brutale, force le cours des évènements en dehors des chemins autrefois prévisibles. Plus prês de nous, en France, le Régent a eu la sagesse de préparer le règne de Louis XV en organisant une bonne banqueroute frauduleuse. Le prodigieux XVIIIème siècle anglais s'est préparé au son des "run on the bank". Plus près de nous encore, la liquidation des dettes publiques et des avoirs privés qui s'est produite en France entre 1927 et 1945 a ouvert la voie aux trente glorieuses.
Il y a trop d exemples historiques de grandes crises ayant débouché sur des transformations radicales et souvent positives, pour que l'on soit en droit de se demander si parfois l' occurrence d une panique financière n'est pas une bonne chose lorsque qu'on laisse les choses suivre leur cours.

D'un point de vue pratique la faillite des banques signifierait-elle la fin du crédit ?

L'ironie veut que les pseudo-défenseurs du marché aient l'aplomb formidable de prétendre que oui. Dans une optique de libre marché, le monde bancaire se serait ouvert à une myriade d' entrepreneurs individuels qui auraient apporté du capital pour alimenter la machine, les fonds de pension municipaux et syndicaux seraient entrés dans la danse.
Si le métier bancaire devenait subitement accessible, les Buffet et autres Walton ne tireraient-ils pas avantage à se lancer dans ce business lucratif, la réponse est forcément positive.
Les familles du pétroles auraient aussi eu l'occasion de racheter l'honneur des frères Hunt.
Autrement dit, à mes yeux, une solution par le marché aurait été préférable, la classe rentière aurait été liquidée ouvrant la voie à un renouvellement économique et social des élites au pouvoir.
Je ne connais aucun pays dans l'histoire où l'on ait vraiment manqué de banquiers un seul jour, cette catégorie d acteurs économique jouit d une sorte de capacité magique à apparaître aux endroits où les attend le moins. La seule chose qui manque toujours, c est le capital. Dans un monde libéral, des taux d intérêts élevés doivent suffire à rendre cette carence moins prégnante, c'est ce que refuse obstinément la FED.

Il ne faut pas l'oublier, la crise aurait aussi pu déboucher sur une renationalisation du crédit et une forme originale de capitalisme d'Etat. A nos yeux, ces deux options sont toutes aussi viables l'une que l'autre, elles ont des vertus bien différentes, simplement le peuple américain est intellectuellement plus apte à adhérer à la première des solutions, la banqueroute libérale, qu'à la seconde. On ne discute pas l'amour de la liberté même si il est morganatique !

Mais c'eut été une révolution dans un pays qui n'en a jamais eue!

Du point de vue social, le plan de refinancement massif de Wall Street peut être interprété comme une ultime ( ?) démarche des élites économiques en place pour conserver leur position.
La théorie économique n'a rien à voir avec ça et encore moins « l'intérêt public », c'est tout le sens de l action paradoxale de ceux qui hier encore était les chantres de l'économie de marché et de l'autorégulation. Le marché aurait pu se réguler de lui même, l'ajustement promettait d'être violent, il était probablement souhaitable. Mais les élites américaines ne l' ont pas voulu. Elles repousseront l'échéance autant que faire ce peut, car c'est leur existence même qui est en jeu lorsque l'on joue avec l'organisation structurelle du capitalisme financier.

Autrement dit, l'action de la FED et du Trésor ne relève pas de la régulation économique, à notre sens l'échec de leur politique est complet dans ce domaine, elle a en revanche un sens social et politique parfaitement clair. L alliance des retraités et des élites de la finance tient bon et peut même se targuer de l'appui des Démocrates comme de celui des Républicains.
Voilà qui permettra certainement à M. Chomsky de faire encore quelques belles conférences.

Auteurs: Eric Grémont

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